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13 Mai 2026
QUI A PEUR DU « CHOC CHINOIS » ?
Je publie ci dessous un article fort intéressant d’une analyste britannique Grace Blakeley. Elle est connue pour ses analyses critiques du capitalisme contemporain, de la financiarisation de l’économie et des politiques néolibérales.
Voici l’un de ses derniers articles :
Qui a peur du « Choc chinois » ?
Alors que la Chine soutient des innovations conçues pour sauver la planète, l’Occident continue de subventionner les entreprises qui la détruisent.
Par Grace Blakeley
20 avril 2026
J’ai lu cette semaine une série d’articles du Financial Times consacrés au « China Shock 2.0 ». Les auteurs y déplorent la croissance spectaculaire de l’industrie manufacturière chinoise à forte valeur ajoutée — soutenue par d’importantes subventions publiques — ainsi que l’impact de cette concurrence accrue sur les entreprises occidentales déjà établies.
Le problème est clair : les entreprises occidentales perdent face à leurs concurrentes chinoises. Dans des secteurs allant des véhicules électriques aux technologies solaires en passant par la robotique, les firmes chinoises produisent des biens plus sophistiqués à des prix plus bas.
Cet avantage compétitif provient en grande partie du soutien apporté par l’État chinois. Le Parti communiste chinois a fait du soutien à l’industrie manufacturière avancée une priorité, à travers des prêts bon marché, des subventions et diverses autres formes d’aides accordées aux entreprises des secteurs stratégiques. Des outils macroéconomiques, comme le contrôle des capitaux ou les interventions sur la monnaie, sont également utilisés pour soutenir ces objectifs sectoriels.
En réaction, les responsables politiques et les dirigeants économiques occidentaux paniquent. D’Emmanuel Macron s’inquiétant d’une Europe inondée de technologies chinoises bon marché à Donald Trump tentant — sans succès — de vaincre l’industrie chinoise par une guerre commerciale, la réponse au « China Shock 2.0 » devient de plus en plus irrationnelle.
Retirer l’échelle après l’avoir utilisée
À mesure que l’Occident s’inquiète davantage, les responsables politiques emploient un langage de plus en plus moralisateur pour dénoncer le succès chinois. On nous explique que le soutien de la Chine à son industrie nationale crée une « concurrence déloyale ». Entre subventions, manipulation monétaire et interventionnisme massif dans le secteur financier, l’État chinois serait en train de corrompre le prétendu « libre marché », compromettant la capacité des entreprises occidentales — si respectueuses des règles, paraît-il — à rester compétitives.
Ce récit est bien sûr profondément hypocrite et historiquement ignorant. Comme l’ont montré des économistes tels que Ha-Joon Chang, toutes les économies industrielles avancées se sont développées grâce à une collaboration étroite entre le capital et l’État.
Le Royaume-Uni s’est appuyé sur le protectionnisme et le soutien public durant son industrialisation. Les États-Unis ont suivi le même chemin, protégeant leurs fabricants derrière des barrières douanières tout en orientant les ressources publiques vers des secteurs stratégiques. Le Japon et la Corée du Sud ont construit des industries mondialement compétitives grâce à une coordination étroite entre l’État et le capital, utilisant subventions, contrôle des capitaux et crédits bon marché.
Le problème pour l’Occident n’est donc pas que la Chine ait choisi une stratégie de développement dirigée par l’État. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, la Chine le fait mieux.
La corruption de la stratégie industrielle
Comme je l’ai montré dans Vulture Capitalism, les gouvernements occidentaux n’ont jamais abandonné la politique industrielle. Ils ont simplement redirigé le soutien public loin des secteurs productifs vers des secteurs profondément improductifs. La politique industrielle demeure massive ; elle favorise simplement les secteurs disposant du plus grand pouvoir politique.
Aux États-Unis et en Europe, des sommes gigantesques sont orientées vers les industries de défense, les géants des énergies fossiles et les institutions financières. Il ne s’agit pas de secteurs émergents cherchant à atteindre une taille critique. Ce sont déjà parmi les secteurs les plus rentables et les plus puissants politiquement de l’économie mondiale. Leur domination n’est pas accidentelle ; elle résulte de décennies de lobbying, de capture réglementaire et de guerre de classe menée d’en haut.
Nous nous retrouvons ainsi avec une politique industrielle qui n’est ni stratégique ni réellement rationnelle. Elle reflète les priorités d’intérêts installés plutôt qu’une vision cohérente du développement économique.
Cette évolution était entièrement prévisible et découle du fait que l’État n’est pas une entité neutre placée au-dessus de l’économie. L’État est plutôt une « relation sociale ». Les batailles autour de l’orientation des politiques publiques reflètent l’équilibre des forces dans l’ensemble de la société. Au sein même de l’État, le capital et le travail s’affrontent — entre eux et en leur sein — tout comme ils le font à l’extérieur. Et les vainqueurs imposent ensuite leurs choix à tous les autres.
En Occident, les capitalistes les plus puissants ont passé des décennies à capturer l’État, avec la participation active d’une classe politique corrompue. Or les capitalistes les plus puissants ne sont pas ceux qui produisent les technologies les plus utiles socialement. Bien au contraire. Ce sont ceux qui tirent leurs profits de l’extraction — qu’il s’agisse de l’extraction des ressources naturelles, des intérêts sur nos dettes ou des rentes prélevées sur nos salaires.
La machine concurrentielle chinoise
Le système chinois n’est pas exempt d’intérêts particuliers ni de calculs politiques. Mais il est structuré différemment. Les planificateurs de l’État fixent de grandes priorités, ciblant les secteurs jugés essentiels pour la croissance de long terme et le leadership technologique. Les responsables locaux sont incités à atteindre ces objectifs, leur carrière étant liée au succès des stratégies nationales de développement.
Cette approche a conduit à une mobilisation gigantesque de ressources vers des secteurs comme les énergies renouvelables, les batteries et les véhicules électriques. L’ampleur du phénomène est difficile à exagérer. Des milliards de dollars ont été investis pour accroître la production, améliorer les technologies et réduire les coûts.
En réalité, la pression concurrentielle est aujourd’hui ressentie avant tout entre les entreprises chinoises elles-mêmes. Dans l’industrie manufacturière à haute valeur ajoutée, les entreprises sont enfermées dans des guerres des prix destructrices qui font chuter prix et profits. La situation est devenue si grave que l’État chinois a dû intervenir en lançant une campagne dite « anti-involution » contre la concurrence excessive.
Mais les conséquences de cette « involution » — autrement dit de cette dynamique déflationniste — ne se limitent pas à la Chine. Le prix des cellules photovoltaïques solaires s’est effondré au cours de la dernière décennie, principalement en raison des investissements chinois et des surcapacités de production. Les véhicules électriques, autrefois produits de luxe, deviennent de plus en plus accessibles. L’énergie éolienne suit une trajectoire similaire.
Ces changements ne sont pas marginaux ; ils représentent une transformation structurelle qui accélère fortement la transition mondiale hors des énergies fossiles. En pratique, la Chine a subventionné la transition énergétique du monde entier.
Subventionner le déclin
Les critiques occidentales du modèle chinois sont à la fois défensives et hypocrites. Les mêmes responsables politiques qui dénoncent les subventions chinoises supervisent eux-mêmes d’immenses systèmes de soutien public. La différence réside dans les secteurs soutenus et les intérêts servis.
Les gouvernements occidentaux continuent de déverser de l’argent public dans l’extraction des énergies fossiles. Ils consacrent des budgets colossaux aux technologies militaires afin de projeter leur puissance et mener des guerres. Ils renflouent chaque institution financière victime de sa propre cupidité. Ce sont pourtant des ressources qui pourraient être consacrées à la résolution de problèmes sociaux — de la pauvreté au dérèglement climatique.
Quand les subventions chinoises permettent une énergie propre moins chère et un accès élargi aux technologies vertes, elles sont présentées comme une menace. Quand les subventions occidentales maintiennent les profits pétroliers ou renforcent les capacités militaires, elles sont considérées comme du simple « bon sens économique ».
Le problème n’est pas que la Chine enfreigne les règles. C’est qu’elle joue au même jeu que l’Occident, mais plus efficacement. En dirigeant ses ressources vers des secteurs comme les renouvelables, la Chine a démontré les avancées extraordinaires qu’un développement piloté par l’État peut produire — ainsi que ses limites, que je détaille dans Vulture Capitalism.
Grâce à la stratégie industrielle chinoise, les énergies renouvelables n’ont jamais été aussi bon marché. Pendant ce temps, les compagnies pétrolières et les fabricants d’armes ont poussé l’Occident dans une nouvelle guerre qui a fait grimper les prix des énergies fossiles pour tout le monde. Les responsables politiques occidentaux devraient remercier les dirigeants chinois d’avoir stimulé les investissements dans les renouvelables ; au lieu de cela, nous continuons à rendre la Chine responsable de notre propre stupidité.
Alors que la Chine investit dans les technologies du futur, l’Occident continue de subventionner son propre déclin. Nos dirigeants ont raison d’avoir peur du modèle chinois. Non parce qu’il serait injuste, mais parce qu’il révèle l’inefficacité, la myopie et la corruption qui sont au cœur de la relation entre le capital et l’État en Occident.
G.B
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Image : toile de Zaou Wo Ki peintre sino-français - titre de l’oeuvre « 27.04.69 » réalisée à cette date.
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